Naissance d’une mère : naissance d’une féministe

Pour certaines féministes, maternité et accomplissement personnel (ou émancipation) ne font pas bon ménage. Comment les blâmer? Alors que la procréation et le maternage (souvent imposés) ont longtemps été des boulets pour les femmes, il reste des stigmates chez certaines que je peux tout à fait concevoir, mais sur lesquelles je ne m’attarderai pas ici. C’est un débat immense et aux mille facettes…

J’ai plutôt été frappée par cette idée de deux rôles (mère et féministe) potentiellement incompatibles lors d’un récent souper de famille. Ma sœur, femme inspirante s’il en est une, s’étonnait que je me décrive comme féministe, moi qui clame haut et fort mon amour de la maternité, mon désir de remettre ça pour un 3e et mes remises en question ponctuelles sur la possibilité de me consacrer entièrement à mes enfants. Sa vision du féminisme se résumait globalement au fait de prendre sa place (comme les hommes?) sur le marché de travail. Défoncer le plafond de verre, si j’ai bien compris, serait l’idéal féministe à atteindre pour ma sœur. Encore une fois, je ne m’attarderai pas sur ce discours, qui ramène les revendications féministes à leur angle purement économique selon moi, alors qu’elles sont religieuses, sexuelles, identitaires, et j’en passe!

J’ai sursauté, et c’est là une vision profondément personnelle, car pour moi, maternité et féminisme sont maintenant indissociables. J’ai l’impression d’être venue au monde, en tant que femme, le jour où j’ai accouché de mon premier garçon. Ce sentiment s’est accentué à la naissance de mon deuxième. Il y a plusieurs aspects à cette prise de position féministe dans ma vie, mais je veux m’attarder ici sur ce passage vécu par l’accouchement.

Le concept d’empowerment de la naissance est bien connu dans les milieux de la périnatalité (et dans certains courants féministes, serais-je portée à croire). Pour ma part, ce fut la révélation de ma capacité à faire, par moi-même, le geste le plus grandiose qui soit. Ce moment « fondateur » a aussi été (et c’est là le plus important!) le signal de départ d’une prise de parole. Comme je le résumais simplement à mon chum récemment : « Avant, je prenais plus ou moins ma place dans la société, ne sachant pas trop qui j’étais. Le fait d’être une mère me donne l’obligation d’être quelqu’un. Je suis, en même temps que des dizaines d’autres rôles, la mère de Paul et de Louis, et en cela j’ai déjà plus de facilité à affirmer ma place dans le monde. »

Peut-être n’est-ce pas là la manière la plus courageuse et la plus émancipée de prendre sa place. Mais voilà, c’est quand même mon histoire, et je ne peux revenir en arrière, pour prendre par la main la jeune femme timide de 20 ans que j’étais et lui dire de s’affirmer! Pour moi, il m’a fallu ce passage pour accéder à autre chose. Et pour cela, l’accouchement est pour moi un puissant levier pour certaines femmes (évidemment, pas toutes!).

Le fait que j’aie accouché en maison de naissances n’est pas étranger à cette transformation, et c’est une autre des raisons qui me convainc que féminisme et maternité peuvent être complémentaires. Car dans cette manière de vivre un accouchement heureux et révélateur réside aussi plusieurs combats féministes qui sont encore trop peu abordés : surmédicalisation d’un acte au fort potentiel d’émancipation lorsqu’on remet le pouvoir de la naissance entre les mains des mères, gestes médicaux invasifs et éthiquement discutables, non-respect du corps de la femme et de l’enfant, etc.

Évidemment, les progrès de la médecine ont libéré les femmes des dangers de l’accouchement et permis à celles qui le souhaitaient de s’éviter les douleurs qui l’entourent. Mais le retour du balancier n’est pas rose. Il prive un trop grand nombre de femmes de la possibilité de s’approprier un geste puissant, sans intermédiaire, et de puiser dans cette expérience force, confiance et indépendance.

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9 réflexions au sujet de « Naissance d’une mère : naissance d’une féministe »

  1. Ton avant-dernier paragraphe rejoint tout particulièrement une de mes plus profondes convictions ! Ton texte en entier aussi… tu y décris bien cette force nouvelle qui m’habite depuis que je suis maman.
    Merci Sarah 😉

    Mélissa

  2. Chère Sarah,
    Quel beau cadeau en ce lendemain du 8 mars! Ton texte m’a profondément touchée! À l’aube de la soixantaine, je me reconnais tout à fait dans tes propos!

    Merci Sarah!

    Christiane

  3. Bonjour à Toi à Vous Toutes … J’ai aussi beaucoup apprécié ce texte, une nouvelle vision pour moi, le féminisme est un « mouvement » et grâce à Toi, il est en mouvement. Tout ça sent bon La Vie . . . j’ose imaginer qu’il y a plusieurs types de féminismes sinon comment y trouverais-je une place ! Robert Beltrami tss … tss … tsss !

  4. Il y a en effet dans l’acte d’accoucher, la possibilité d’accoucher de soi-même, opportunité que l’on prend ou pas ( pour diverses raisons). J’ai accouché à la maison de mes trois enfants, chaque fois je m’appropriais davantage mon corps, ma vie, ma féminité ( et mon appartenance au monde animal). Je reste cependant convaincue que mon indépendance financière devait accompagner cette démarche féministe et je suis retournée travailler après chaque congé de maternité. Ce qui ne m’a pas empêché de continuer d’allaiter mes trois enfants pendant 18 mois pour le premier et 36 mois pour les deux autres. La maternité doit pouvoir se vivre avec l’autonomie financière sinon elle peut devenir vite aliénante. Qu’on le veuille ou non.

    Professeure, féministe, amoureuse et mère

    Lydia

    • Oui, je suis bien d’accord. C’est un combat (intérieur) constant. De toute évidence, on n’est libre qu’à travers une réelle indépendance financière. Mais cette liberté doit se payer par des deuils: de proximité avec ses enfants, de temps à profiter de leur enfance. Mon coeur et mon corps de femme ne suivent pas toujours la tête…

      Sarah

  5. Bonjour à Sarah et à ceux qui suivent cette discussion. Je suis la soeur qui aura peut-être inspiré cette chronique. Je suis personnellement ambitieuse au niveau professionnel, mais je ne crois pas pour autant que ce soit une condition pour qu’une femme se qualifie de féministe. Ce en quoi je crois est le pouvoir économique, ou plutôt la liberté de choisir. Pour avoir élevé mes enfants seule pendant une grand période, sans aide financière du père, je considère important qu’une mère ait la liberté de choisir ce qu’elle souhaite comme environnement familial, sans être limitée par des contraintes financières.

    Celles qui choisissent de rester à la maison avec les enfants devraient à mon avis s’assurer avoir une entente claire et écrite avec leur conjoint, qui leur assurera une sécurité en cas de séparation. Dans ces conditions, la décision de s’occuper des enfants pendant que l’autre investit dans sa carrière est plus proche du concept du féminisme. Les femmes ont malheureusement perdu au change en rejetant les valeurs du mariage, y concédant par le fait même une sécurité qu’elles ne jugent pas toujours nécessaire d’obtenir autrement. C’est cet aspect que je considère comme un recul dans le mouvement féministe.

    Faut-il absolument souffrir pour être une vraie mère? Je n’embarquerai pas dans ce débat. La responsabilité qui se présente avec l’arrivée d’un enfant nous fait définitiment grandir et nous donne une raison d’être. Ce rôle va en s’accroissant avec l’âge des enfants, ce qui nous nourrit tout au long de notre vie.

    Natacha

    • Merci sis!
      Je ne peux qu’être en accord avec ce que tu avances. Rester à la maison devrait pouvoir se faire avec une certaine protection. Mais ça demeure une dépendance face à l’autre, ce qui est loin d’être idéal… Peut-être que si la société reconnaissait le travail des mères à la maison à leur juste valeur, on n’aurait pas ce débat. L’indépendance financière ne serait alors plus liée automatiquement au conjoint.

      Mais tu parles de douleur. Je présume que tu fais référence à l’accouchement naturel? Tu m’inspires un autre billet je crois bien 😉

      xx

  6. J’ai beaucoup aimé ton texte Sarah. Très beau témoignage ! Il fallait que ce soit dit pour prêter des mots à toutes celles qui se reconnaîtront ! Bravo!
    Francine Lauzon

  7. Ping : Douleur ou souffrance? | Sarah Poulin-Chartrand

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